Louise Simongiovanni : penser le soin à travers les corps souffrants du Moyen Âge
Doctorante en littérature médiévale à Sorbonne Université, Louise Simongiovanni explore les pratiques de soin et les représentations du corps souffrant dans l’Angleterre du haut Moyen Âge. À la croisée des études médiévales et des humanités médicales, son projet de recherche s’intéresse à la manière dont la maladie, la vulnérabilité et la relation entre soignants et patients étaient pensées entre le VIe et le XIe siècle, tout en interrogeant ce que ces conceptions historiques peuvent nous apprendre sur nos pratiques contemporaines du soin.
Ci-contre : Oxford, Bodleian Library, MS Hatton 76
Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre projet de recherche en quelques mots ?
Je suis doctorante en littérature médiévale à Sorbonne Université, au sein de l'Institut Santé Globale depuis septembre 2025. Après un parcours universitaire à la Sorbonne Nouvelle, où j'ai fait un premier master et travaillé sur le handicap au Moyen Âge, j'ai rejoint Sorbonne Université en 2024 pour effectuer un deuxième master et me spécialiser en vieil-anglais, langue parlée en Angleterre du Ve au XIIe siècle. C'est lors de cette année que j'ai appris le lancement de l'institut Santé Globale et que j'ai construit mon projet de thèse avec les enjeux de l'Institut en tête.
Ma recherche porte donc sur les pratiques de soin et les représentations du corps souffrant dans l'Angleterre du haut Moyen Âge, entre le VIe et le XIe siècle. À partir de textes médicaux en vieil anglais, mais aussi de textes littéraires et religieux, je cherche à comprendre comment étaient pensés la maladie, la guérison, la relation entre le soignant et le patient, leurs gestes et les paroles, et l'attention portée aux corps fragilisés.
Mon projet se situe à la croisée des études médiévales et des humanités médicales. Il s'agit notamment de faire entendre la voix du patient dans des textes qui sont souvent étudiés avant tout du point de vue du savoir médical, ou de leurs aspects magiques et religieux. À plus long terme, je souhaite réfléchir à ce que ces conceptions historiques du soin peuvent nous apprendre sur nos propres pratiques de santé, notamment sur la relation entre soignants et patients.
Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur ce sujet et de mener votre thèse au sein de ce laboratoire ?
J'ai choisi ce sujet comme une continuité de mon travail sur le handicap, parce que l'histoire de la médecine ne se résume pas à l'histoire des connaissances et des traitements : elle est aussi une histoire des relations humaines autour de la maladie et de la souffrance. Les textes médicaux du haut Moyen Âge permettent d'observer des pratiques de soin très diverses, mais aussi la manière dont on s'adresse aux personnes malades, dont on interprète leurs symptômes et dont on prend en charge des corps vulnérables.
Je suis membre du CEMA, le Centre d'Études Médiévales Anglaises (UR 2557), seul laboratoire de médiévistes en France spécialement dédié à l'Angleterre. Travaillant sur des textes en vieil-anglais, choisir le CEMA était pour moi une évidence. Mais surtout, faire partie de Sorbonne Université m'a offert l'opportunité de rejoindre l'Institut Santé Globale et donc de donner à ma recherche une dimension véritablement interdisciplinaire. Mon projet part de textes littéraires et historiques, mais il dialogue avec les sciences de la santé, les Disability Studies et les réflexions contemporaines sur la relation soignant-soigné. Ce dialogue est essentiel pour moi : il ne s'agit pas de chercher dans le Moyen Âge des solutions toutes faites pour la médecine actuelle, mais de mettre en regard différentes manières de penser le soin afin de faire émerger de nouvelles questions sur nos pratiques contemporaines.
Ci-dessous : Londres, British Library, Harley MS 6258 B
Après cette première année de doctorat, quelles sont les principales découvertes, compétences ou expériences que vous retenez de cette étape de votre parcours ?
Cette première année m'a surtout appris à faire évoluer une question de recherche au contact des textes et des autres disciplines. J'ai commencé à explorer mon corpus de textes médicaux en vieil anglais. J'ai eu la chance de faire un séjour de recherche à Londres pour étudier les manuscrits à la British Library, mais aussi à Oxford à la Bodleian Library : avoir entre mes mains des manuscrits millénaires et leur faire face avec des questions contemporaines fut une expérience incroyable. L'étude paléographique de ces textes médiévaux s'est combinée à une analyse numérique de mon corpus et une lecture approfondie. Cette approche m'a permis d'identifier des patterns et des mots clés, d'identifier les dénominations du patient, et de construire une typologie des actions du soignant.
J'ai également beaucoup appris grâce aux échanges avec des chercheurs issus d'horizons différents, en participant à des conférences en France et en Angleterre. Travailler au sein de l'Institut Santé Globale m'a amenée à sortir du cadre traditionnel des études littéraires et à réfléchir davantage à la manière dont une recherche en sciences humaines peut dialoguer avec les sciences de la santé et contribuer à des problématiques contemporaines.
Enfin, cette première année m'a permis de mieux définir ce que je cherche à faire avec cette thèse : non seulement étudier la manière dont les sociétés médiévales pensaient le soin, mais montrer que l'histoire et les humanités peuvent contribuer à interroger notre rapport actuel au corps, à la vulnérabilité et à la relation de soin.
© Crédit photos : Louise Simongiovanni